Plénitude…

Du balcon du premier étage on voit le cimetière, pas très flatteur comme paysage pour une maison de retraite. Mais aussi, droit devant, on voit l’océan. Liliane ne regarde jamais à sa droite, toujours en face. Comme cela, elle observe l’océan sous tous ses aspects, du plus magnifique au plus dangereux. Les vagues qui arrivent avec violence, projetant de l’écume sur le rivage parmi les hautes herbes courbées par le vent et les dunes de sable blanc. Elle se laisse bercer par le spectacle. Très tôt le matin, l’océan se révèle, immobile, sage, c’est un des moments qu’elle préfère. Elle a enfin le temps de regarder les choses, les gens, sans se presser.
Liliane a vécu sa vie à cent à l’heure. Défiant les hommes, elle avait monté une maison d’édition, à l’époque où les femmes étaient encore cloisonnées dans leur rôle domestique. Elle avait lutté, rageuse, le talent et sa réputation avait fait le reste. Occitania Édition avait prospéré. Pour autant, elle n’avait pas sacrifié sa vie familiale, elle avait assuré à la fois le développement de son entreprise, sa vie de couple et l’éducation de ses trois enfants. Pendant 40 ans, elle n’a pas beaucoup relâché la pression. Elle ne regrette pas. Mais à l’aube de ses 80 ans, elle est heureuse de pouvoir s’abandonner au rien.
C’est lundi, une nouvelle semaine, mais Liliane n’y fait plus attention depuis un moment, au jour, au temps qui passe, à l’heure qu’il est. La lueur grise du début du jour éclaire sa chambre, ses longs cheveux blancs peignés avec soin s’étalent sur ses épaules, elle est en chemise de nuit devant la fenêtre, celle d’où on voit les flots. Ce matin hivernal est frais pourtant elle ouvre la fenêtre et s’avance pieds nus sur le balcon. Une bourrasque secoue sa fine silhouette, elle respire à pleins poumons le simple fait d’être en vie.
La vie dans la maison « Plein Ciel » va reprendre petit à petit, elle trouve ce nom très kitsch et trop divin pour elle. Les pensionnaires vont s’éveiller, d’autres non, cela arrive parfois. Ce sera l’heure du petit-déjeuner, puis de la toilette, le repas du midi, les activités de l’après-midi. Elle se sent un peu étrangère à cette vie, de toute façon, elle oublie. Les dates, les lieux, les noms, elle a des bribes qui s’envolent et d’autres qui reviennent. Elle n’aime pas oublier mais elle préfère ne pas y penser. Elle n’entend plus très bien non plus. Mais tant que son regard lui permet d’observer le monde qui l’entoure, elle sera bien. Dans ce demi-monde où le temps ne passe plus, elle se repose de toute sa vie. Ici, elle peut regarder l’océan toute la journée, lire, regarder la télévision se perdant dans l’évolution du monde actuel.
Elle a dépensé tant d’énergie dans le passé qu’aujourd’hui, elle se laisse porter. Pas de contraintes, pas de ménage, pas de courses, elle ne sait plus si elle serait capable de vivre une vie en dehors de ces murs rassurants.
Elle regarde les locataires, les attitudes, les habitudes, les querelles, les jalousies, même à un âge avancé, la nature humaine garde des côtés obscurs. Elle s’imagine leur vie passée. Certains lui font de la peine, les esseulés, les abandonnés. Ceux qui ne se souviennent de rien, qui ont perdu leur passé, subissent le présent et dont le futur n’existe pas. Elle ne se rend pas compte qu’elle devient comme eux, et c’est tant mieux. Après tout qu’est-ce que ça peut faire si son esprit veut maintenir l’illusion ?
Veuve depuis quelques années, elle a eu envie de s’abandonner, pas pour mourir plus vite mais pour vivre autrement.   Elle a  toujours su que la vie devait se finir. Si la sienne se termine en effritant sa mémoire, c’est comme ça, elle devra bien faire avec. Du moment que son esprit continue de fonctionner un peu, qu’il la laisse regarder autour d’elle toute la journée et lui permettre de rêver encore.

La première journée…

Ça y est, c’est le grand Jour !

Mon salopard de fils à qui j’ai tout donné a enfin réussi à se débarrasser de moi.  Il faut dire que ma dernière chute à la maison a été plutôt violente, je me suis avachi de tout mon poids sur ma jambe droite. La gauche ne répondait plus et je suis tombé, je me suis cogné la tête. A mon réveil, j’étais à l’hôpital, seul dans une grande chambre aux murs blancs, pas un objet personnel à mes côtés pas un bouquet de fleurs.

Lorsque le médecin est entré dans ma chambre il m’a indiqué qu’ils avaient encore quelques analyses à faire et que je pourrai enfin partir. J’ai aussitôt pensé à ma véranda où je prendrai un bon thé bien chaud ! Que nenni, mon fils est arrivé avec sa deuxième femme, qui pourrait être sa fille d’ailleurs. Il m’ a indiqué que tout était prêt et qu’il allait m’accompagner.

J’ai compris lorsque l’on m’a placé dans l’ambulance. Habituellement, le retour se fait en taxi où dans la voiture de Jérôme. Elle m’a conduit à la résidence des Hortensias, établissement spécialisé dans l’accompagnement des personnes dépendantes. Je ne vois pas en quoi ça me concerne :  j’ai fait une chute, je ne suis ni incontinent, ni atteint d’Alzheimer ni de Parkinson.

Il est 10:00 ! Un aide soignante s’approche de moi avec un grand sourire et m’indique qu’elle va me conduire à mes appartements. Une pièce de 10m², des murs aux couleurs pâles, un vieux rideau orange à la fenêtre. Ma cage à lapin est équipée d’un lit, d’une armoire et d’une table avec une chaise et d’un fauteuil pour mes futurs visiteurs. La salle d’eau est dans la chambre, identique à toutes celles que vous avez pu voir dans les hôpitaux. La demoiselle au joli sourire m’indique que l’on va passer à table après m’avoir aidé à ranger mes affaires dans mon armoire.

11:30, arrivée au réfectoire au bras de ma nouvelle amie, elle m’installe à table et on m’apporte mon plateau repas : une soupe aux légumes, une cuisse de poulet accompagné de petits poids translucides, un morceau de fromage et une compote. Au moins je ne serai pas dépaysé par rapport à l’hôpital.

Mes voisins de table me font peur, une mamie de 80 ans minimum en fauteuil roulant qui boit littéralement l’ensemble de son repas. On le luit donne à la cuillère, mais elle irait plus vite avec une paille. En face de moi, un papi qui a garé son déambulateur en face de l’aspirateur à aliments. Pas très bavard, il mange très lentement en faisant d’énorme bruits lorsqu’il déglutit. Ca sera pas mes futurs collègues de belotte. Note pour plus tard, voir si on peut changer de table.

A 12:45 le repas est terminé. Je suis fatigué et demande à retourner dans ma chambre. Je suis seul, Jérôme est parti avant le repas de midi.

A 15:30, une nouvelle aide soignante arrive. On lit la fin prochaine de son service sur son visage. Sans même m’adresser la parole, elle sort un change de son plateau roulant et s’approche de moi afin d’essayer de me le coller dans le pantalon.

« Tout doux Mademoiselle, je n’ai pas encore besoin de cet instrument de torture psychologique qui si on me le met va m’inciter à pisser et chier dedans pour vous casser les pieds »

Elle se ravise ! Un de gagné, c’est toujours 10 minutes de gagné sur sa tournée.

A 16:00, on continue avec le goûter composé d’un thé et d’un biscuit. Faut pas trop forcer, on dîne dans 2:30.Entre temps, on aura eu droit aux chiffres et aux lettres et ensuite à Questions pour un Champion. Et après on s’étonne que les gens ici deviennent dépendant…

Après le dîner, on nous conduit dans les chambres, et je repense à tout ce sue j’ai vécu, je repense à cette journée et me dit que s’il n’y a pas de visites régulières de la famille ou des amis, je me laisserai mourir…