Un an, oui, voila un an qu’ils m’ont abandonné ici, dans cet endroit lugubre qui pue la vieillesse, la pisse et la mort. Des murs blancs délavés, pour ne pas dire encrassés, des cris, des geignements à longueur de la journée, des pas dans les couloirs, du personnel soignant fantôme qui n’en a cure de nous, les pauvres vieux laissés pour compte par leurs familles. Enfin, je ne peux parler que de ce qui me concerne, je n’ai que peu de relations avec les autres résidents… Moi, j’étais bien, avant, chez moi… Bien sûr que je suis tombée plusieurs fois, que je ne me souvenais plus de ce que j’avais mangé à midi, mais j’avais ma minette et les voisins tapaient souvent à ma porte pour savoir si tout allait bien. Ce sont mes enfants qui ont décidé que je ne pouvais plus rester toute seule à 85 ans. Mais, pour sûr, je m’en sortais pourtant bien… Un beau jour, ils m’ont emmené ici pour « visiter », on m’a montré la salle à manger, avec aux murs des posters-photos de Willy Ronis et de Robert Doisneau, le personnel ce jour là a été gentil avec moi, ça a du être la seule fois… La chambre qu’on m’a montrée venait d’être repeinte, elle est toujours inoccupé, c’est leur « chambre témoin ». Et, ils m’ont dit « hein mamie c’est bien ? », moi, je n’avais pas envie de leur faire de la peine, alors j’ai acquiescé, mais j’ignorais alors qu’ils avaient projeter de m’y ramener quelques semaines plus tard, et ce de façon définitive. Je n’ai même pas pu emmener Minette avec moi, mon aîné m’a dit qu’il l’avait prise chez lui, j’en doute, il est allergique depuis toujours aux chats !!!! Qui sait ce qu’elle est devenue ma pauvre minette…. Alors, un an après, j’ai décidé de mourir… Oui, aujourd’hui sera ma dernière journée…
Comme d’habitude, on viendra me voir vers 8h pour me lever et que je fasse ma toilette. Ensuite, une nouvelle petite (elles ne restent jamais bien longtemps à travailler dans ce mouroir) m’amènera mon petit déjeuner, un thé trop infusé et déjà froid avec deux biscottes rances… On me houspillera parce que je ne serai pas encore habillée… On viendra débarrasser mon plateau vers 11h, en même temps, on fera un brin de ménage dans ma chambre. L’agent de service appellera l’infirmière parce que je serai toujours en robe de chambre et qu’ils disent ici qu’il faut s’habiller tous les jours, à quoi bon… Personne ne me rendra visite de toutes façons, comme d’habitude… Les enfants ne viennent plus guère qu’une fois par mois, et encore… L’été dernier, il s’est passé les deux mois de vacances sans que personne ne pointe le bout de son nez dans l’encadrement de ma porte, ils étaient certainement trop occupés à griller leur graisse au soleil, sur une plage du sud de la France ou dans des îles à l’autre bout du monde… Et la vieille, on s’en fout… Ensuite, on viendra me chercher pour descendre déjeuner à la salle à manger, aux côtés des baveux, des gagas, pas un seul vieux qui tienne encore la route ici… Alors, moi, depuis le début, j’ai décidé de ne pas parler, ne pas se lier avec qui que ce soit. Je mange et point, une fois terminé le dessert, je remonte toute seule dans ma chambre, je suis toujours une des premières à partir de la salle à manger. Ensuite, je regarderai le feuilleton de la deux, c’est mon seul moment de distraction dans la journée, avec Julien Lepers sur la trois en fin de journée, sinon, la télévision, on n’y passe plus que des sottises pour des gens qui ne réfléchissent plus… C’est ensuite que j’ai décidé de mourir, juste après Julien Lepers et avant la soupe, comme ça, ça leur fera faire du travail en plus au moment du dîner… Alors que tout le monde s’affairera à distribuer les plateaux pour ceux qui restent en chambre , et à aider les plus valides à rejoindre la salle à manger… Et puis, comme ça, ça dérangera aussi la famille en début de soirée, et une bonne partie de la nuit je l’espère !!!!
Pendant ce temps là, moi, je goûterai au doux plaisir d’une mort paisible loin d’ici…
Je pense que mourir juste après Julien Lepers est très digne.
Encore un texte très près de la réalité. On prétend qu’on demande l’avis des vieux, mais toujours en présence des membres de leur famille qui leur veulent du bien… Comment dire non, quand toute une pression non dite s’impose ?
Vous en êtes encore loin, pour moi ça se rapproche, je vais m’organiser pour que les rapaces qui risquent de m’entourer d’ici qq temps ne puissent pas faire de moi ce qu’ils veulent. Le pire, c’est qu’on ne sait jamais d’où viendra la menace. ce sont toujours des gens « bien intentionnés »
Il est de qui ce texte ? Ca ne le dit plus quand on enregistre.
C’est signé Zapette !!!
Oui, c’est vrai qu’avant, on savait qui postait… il y a peut être un moyen de rétablir ça ???
C’est Zapette! (ça apparait dans le pied d’un post l’auteur à présent #magie). Je ne suis pas très adroit avec la personnalisation de wordpress. C’est trop prémaché et je préfère les lignes de codes aux clickages.
Un autre point de vue négatif sur la gériatrie :-/ mais là c’est plus l’abandon de la famille qui est pointé il me semble.
« la famille », pour moi ça veut dire ceux qui font partie de mon quotidien et que j’aime, au sens large. Pas de lien du sang forcément.
Pour l’administration et le corps médical, la famille, ce ne sont que les liens du sang, officiels, même si ces liens sont distants.
L’abandon est souvent relatif. Quand la personne agée est chez elle, elle ressent moins la solitude, elle a ses meubles, ses murs, ses objets.Une fois dans les 8 mètres carrés et aseptisés (au mieux !) sa solitude lui rejaillit à la figure, et elle-même devient aigrie, ce qu’elle n’était pas forcément avant.
Quant aux commentaires techniques, j’avoue que je n’ai rien compris, mais si maintenant on revoit le nom de l’auteur, c’est parfait !
je propose un suicide collectif comme prochain défi ….
J’aime bien la fin, ultime sursaut de résistance…