café

L’américain tendit à Leamas une nouvelle tasse de café.

_Vous savez qu’on vous’observe? fit-il.
_Oui, mais ce n’est qu’en semaine j’ai encore quelques heures pour noyer le poisson dans des tasses de café.
_Vous vous en êtes rendu compte comment?

Leamas expliqua qu’il s’était rendu compte que l’ensemble du lieu avait été visité pendant plusieurs heures par la même personne. Des visites il y en avait tout le temps, c’était le but. par contre sur une telle durée et plus de trente pièces c’est rare et donc louche.
_Vous avez su qui c’était?
_Oui, j’administre le proxy du visiteur, ce n’était pas tres difficile.
_Nous utilisons les mêmes méthodes à la NSA, sauf que nous sommes le proxy du monde entier.

Leamas proposa un sucre à l’américain qui fit un geste de refus puis continua son explication. Il y avait un nouveau local. Il s’était arrangé pour que ce soit annoncé à différents réseaux auxquels « ils » n’avaient pas accès. Il ne voulait pas qu’ »ils « le découvrent.
_D’où cette tasse de café?
_Oui je compte aussi rajouter une notice technique bien imbuvable pour les rebuter.
_Pas terrible comme protection. Votre visiteur, vous savez l’identifier? Et si vous cachiez le local rien que pour lui?
_Ah ouais pas bête. Je vous remercie infiniment du conseil.
_Nous ne sommes pas la NSA pour rien. fit-il en terminant son café.

Dédale, enfer et folie

L’américain tendit à Leamas une nouvelle tasse de café. Elle était pour l’instant la seule à être sortie – vivante – du ParK*. Épuisée, sale, les habits déchirées, les traits tirés et le sourire presque effacé, elle était apparue sur la place dans la lumière rouge du soleil couchant. C’était une place de village, dallée, où la végétation courait, disparate et sauvage ; des colonnes corinthiennes et ioniques se mélangeaient, certaines étaient brisées, d’autres incomplètes. Au fond de la place, il y avait un bar. L’unique bar du parc. Une sorte de paillote avec son toit jaune et ses murs de bambou bruns, une paillote digne d’un plage de Tahiti. Mais l’endroit où on était, ne ressemblait en rien à une île paradisiaque bordée de sable blanc…
L’américain tenait ce bar depuis toujours, on ne savait pas très bien à quelle époque il était arrivé, un jour, il était là, c’était comme ça. Il n’y avait pas beaucoup de clients et d’ailleurs ils ne payaient jamais rien. C’était compris dans le ticket d’entrée. L’américain était présent et toute la journée, il attendait.
Dès qu’une silhouette apparaissait, il la jaugeait. Elle se rapprochait, parfois trainant la patte parfois d’un mouvement énergique ; et le temps qu’elle traverse la place, il décidait de ce dont elle avait besoin pour se requinquer.
Leamas avait débouché en courant, pressée d’en finir et en même temps trop faible pour aller plus vite. Un coup d’œil. Café bien serré. Peut-être même deux ou trois.
*
Pourtant la journée de Leamas avait commencé comme une fête…
Il était moins de 5 heures du matin quand ses copines l’avaient réveillé en piaillant et bouteille de champagne à la main. C’était son enterrement de vie de jeune fille. Elle ignorait le programme qu’on lui réservait mais elle en imaginait les contours : alcool, défis idiots, rigolades, chippendales, peut-être quelques joints et la fête jusqu’au lendemain.
Mais dans la clarté matinale, ce n’était pas tout à fait ce qui s’était passé. Elles avaient pris la voiture, puis l’avion direction l’Afrique. Rien que cela était surprenant. Les filles étaient excitées, elle se demandait à quoi aller ressembler cet enterrement.
Finalement elles s’étaient retrouvées dans un hélico, yeux bandés, avec d’autres visiteurs. Le nom du ParK tournait dans les conversations des passagers.
Quand elles purent enlever leur bandeau, elles étaient sur une esplanade de verdure, elles avaient levé les yeux vers une immense cascade qui chutait, grouillante, dans un lac à proximité. Surprise, Leamas avait à peine écouté les explications de l’accompagnateur, elle avait simplement compris que ses copines lui avaient offert une journée dans une sorte de parc d’attraction…
*
Le moniteur avait divisé le groupe en équipes de deux, on distinguait au moins huit entrées différentes, des chemins qui partaient dans toutes les directions. Une carte, une boussole, une bouteille d’eau, unique matériel pour ce qui commençait à ressembler à une véritable expédition. Des bribes du discours de bienvenue lui revenaient à l’esprit « vous trouverez d’autres objets sur le parcours, si vous savez où chercher » « une voie peut cacher d’autres voies » « le but : faire le tour avant la nuit ». Elle ne comprenait pas le sens de cette présentation énigmatique, il était pourtant à prendre au premier degré.
7h30. Un gong venait de retentir. C’était le début.
*
Elle regarda sa carte et vit sous ses yeux le territoire européen, du Portugal jusqu’à la frontière Russe, de la Méditerranée jusqu’au cercle polaire. Chaque pays représentait une « salle », chaque salle était le décor d’un paysage géographique bien précis, steppe, toundra, forêt de conifères, prairies…
C’est ainsi que Leamas entra dans la Norvège pour sa première étape. Ce qui n’était qu’un jeu devint rapidement autre chose…
*
La future mariée traversa un maquis labyrinthique, végétation basse, chaude, étranglée. Des bruyères violettes de plus de deux mètres de haut barraient le moindre chemin, la moindre faille. En quelques minutes, Leamas s’était complètement isolée. Les pierres roulaient sous ses pieds, les odeurs des romarins et genévriers étaient entêtantes. Le terrain descendait en pente. Elle se cogna à un objet métallique pendu à un chêne vert, le soleil tapait fort au travers des feuillages. Elle leva les yeux : une machette ancienne mais à la lame bien aiguisée. Le guide disait donc vrai.
Elle passa la Suède dans une savane inondée digne d’un delta Africain du Niger ou de Namibie, où elle échappa de peu à un crocodile. Puis la toundra en Finlande, elle se nourrit de baies mauves accrochées à des arbustes espérant ne pas finir comme le héros d’Into the Wild…
Elle allait vite, sans pause, et commençait à se fatiguer. Si elle devait parcourir une Europe climatique même de taille réduite, elle devait garder des forces.
En traversant une taïga gelée qui représentait la Pologne, elle crut mourir de froid. Sous les conifères blancs et glacés, ses pas dans la neige laissaient des marques. Et dans une mare où la température négative avait solidifiée l’eau, elle trouva un sac étanche et dedans une polaire et des gants. Elle eut envie de pleurer.
Elle avança jusqu’à la frontière italienne en sillonnant une steppe quasiment désertique, elle y avait croisé quelques ibex et hermines. Et aux abords de l’Italie elle plongea carrément sous l’eau. Rapidement, elle trouva un équipement de plongée mais ne vit pas le harpon bien dissimulé.
Le fond marin regorgeait de ruines, d’algues vertes, de coraux de couleurs vives et d’animaux. Leamas préférait ne pas s’attarder, de peur voir surgir requins blancs ou pieuvres géantes.
Elle ne savait plus où elle était, où elle allait, l’heure qu’il était. Elle ne savait plus si elle était dans ce parc depuis des jours ou seulement quelques heures. Elle avait faim et soif.
Perdue dans son désespoir, elle passa trop près d’un rocher et vit, trop tard, la murène. Elle lui arracha un morceau de chair de son avant-bras et partit aussi vite. Le sang commençait déjà affluer. Et dans sa pensée, sang égal requin.
Piochant dans ses ultimes ressources, elle bâtit des pieds plus fort, plus vite. Par chance, elle finit par s’échouer lamentablement sur la plage de sable fin.
Elle ne savait pas pourquoi elle continuait à avancer, à parcourir des terres hostiles sans rencontrer âme qui vive. Elle aurait très bien pu s’assoir et attendre, baisser les bras, rendre les armes, instinctivement, elle sentait que son salut reposait dans le mouvement.
*
La jolie brune pénétra en France, dominée par une brousse sèche et habitée. De loin, elle voyait des girafes grignotant des feuilles d’acacia et quelques hippopotames trempant dans la boue d’une mare presque à sec. Dans les hautes herbes, elle remarqua un groupe de formes qui avançaient puis une crinière dépassa du lot. Lions, peut-être lionnes et lionceaux. Un coup de feu fit s’envoler les rares oiseaux. Décidément, on avait tout prévu, il y avait même des braconniers. Et quand une balle rasa l’écorce de l’arbre derrière lequel elle se cachait, Leamas comprit que ce n’était pas sur les fauves qu’ils tiraient…
Elle courut. L’enfer de la savane venait de la laisser pantelante, fébrile et elle devait faire face à un nouveau territoire, le bout n’arrivait pas, tout s’enchaînait trop vite.
Le désert du Colorado avec son herbe basse, jaune, ses clichés de crânes abandonnés, ses rocs rouges s’érigeant en plein milieu et la chaleur surtout. Leamas abandonna la polaire et les gants. Vaguement, elle s’interrogea sur la possibilité de créer un monde tel que celui dans lequel elle était en train d’évoluer : comment avait-on pu créer des climats aussi changeant d’un mètre à l’autre ? Le propriétaire du ParK, surement un fou mégalomane, avait dû y mettre le prix.
*
Leamas ne le savait pas mais elle s’approchait doucement de sa dernière étape, la nuit était quasiment tombée. On aurait dit que dans cet espace-temps, les journées de 24 heures n’avaient pas cours, remplacées par des journées de 36 ou 48 heures. Dans cette partie du monde, le jour et la nuit étaient comme abolis. Le fou avait-il le moyen de contrôler et distordre le temps ?!
Elle entra dans une terre hollandaise bordée de mangroves remplies de piranhas, atteint un sol ferme. Forêt tropicale, chaleur, moiteur, fleurs carnivores et des grosses gouttes entaillaient la végétation. Une pluie torrentielle compléta le décor.
Elle fut trempée en quelques minutes, la boue ralentissait sa progression, elle écrasa une mygale, échappa à un scorpion. Elle imaginait tout ce qui pouvait se trouver dans la jungle : panthère noire, serpents, lianes vivaces, grenouille toxique, peuple indigène ? Impossible de freiner son cerveau qui travaillait mécaniquement la submergeant d’images de documentaires plus ou moins terrifiantes.
Le terrain changea et elle fit face à une jungle plus aérée. Passa un porche de pierres vertes. Leamas entra dans un temple qui ressemblait à ceux de Bali ou Bornéo. Des noms idylliques qui, jusqu’à aujourd’hui, la faisaient voyager. Rien ne serait plus comme avant.
Elle eut le choix entre une chemin de rocaille qui grimpait au chemin de ronde du temple ou y passer en plein milieu. Elle grimpa et débuta une ascension périlleuse, les roches recouvertes de mousse glissaient, la vétusté du bâtiment le rendait branlant et certaines parties menaçaient carrément de s’effondrer sur son passage.
Elle tombait, se relevait, rampait, s’écorchait les mains en griffant la terre. L’averse ne cessait pas, ses cheveux bruns lui collaient au visage et lui bouchaient la vue. Elle ne vit pas la crevasse qui tranchait le sentier. La chute de 3 mètres fut brutale.
La jeune femme resta étendue dans une rigole du temple, ruisselante d’eau, le visage amoché, évanouie. Du temps passa.
Le serpent jaune et noir, de sa peau glacée longea le corps inerte, le frôlant. Un sursaut, un souffle, un cri !
La saignée de pierres courrait le long du temple à plusieurs mètres du sol comme suspendue. Leamas n’avait plus de courage et pour son mariage, elle aurait le nez cassé. Celle-ci se traina, plus le choix, plus l’envie.
C’était laborieux, elle se sentait comme un soldat en plein stage de la légion étrangère. Sa carte indiquait « Mer du Nord », elle s’attendait à une nouvelle épreuve désert de cailloux ou volcan en éruption, elle franchit le portique debout et atterrit sur une esplanade pavée.
*
La jolie brune que l’Américain n’avait pas cessé de regarder venait de s’endormir, tête posée sur la table, après son troisième café.

* Librement inspiré du roman Le ParK de Bruce Bégout et d’un de mes cauchemar…

Why ?

L’américain tendit à Leamas une nouvelle tasse de café en le toisant comme un américain peu toisé un anglais. L’amerlock les avait plus grosses que le rosbif. Evidemment. Les dents plus blanches, et une carrure de Marines. Caricaturale. John Connor. Il devait s’appeler. Comme tous les agents du FBI/CIA/DEA et compagnie. « sans sucre ; merci ». Américains et anglais ne s’appréciaient guère. Sauf depuis que des gars, un 11 septembre se sont invités à la fête. On est devenu « copains »… semble-t-il. On se dit « Hi, how are you ? » courtoisement maintenant. Même si au fond, on s’en fout.  On se rabiboche au nom de la liberté ou des intérêts nationaux ? Peu m’importe de toute façon.

Il vous faut savoir que réveiller une taupe dormante c’est assez facile. Plus facile que de programmer un réveil made in China, où après avoir lu la notice en polonais parce que plus facile à comprendre que celle en français vous l’écrasez contre le mur d’en face sans piper mot. Sans rage. J’aime pas ramasser. « Les sanglots longs des violions de l’automne blessent mon cœur d’une langueur monotone », surligné dans un prospectus, et  l’alarme ding dans votre cerveau. « Tiens, c’est l’heure ». Vous pensiez à quoi : un sms et hop ?? Non mais ça va pas non ? Nous sommes des pros ! M’enfin ! Drôle de façon de se faire réveiller, je suis d’accord. Le café Gondrée, première maison libérée de France, le théâtre. Drôle d’endroit pour un réveil. Pourquoi l’avait-on réveillé  ? Pourquoi ici ? Une « chasse au trésor » ? C’est ça ? Depuis son retour de l’Est, Leamas était tranquille et aurait bien voulu le rester. Qu’on lui foute enfin la paix avec les photos dans une enveloppe, les planques crevantes, les agents « double », « triple voir quadruple » ! Maintenant c’est seulement le whisky qui était double. Une pesante humeur, commune à tous les hauts lieux de l’Histoire, s’y faisait sentir. Lizzie se baladait comme une badaude près de « Pegasus Bridge », inspectant un char Avre, vestige. Comme Leamas. Vestige. « OK». Un ex-espion, vrai chef de réseau à l’Est, vrai agent double, qu’il devait tuer, qui finalement lui sauve la vie, qui finalement se fait quand même tuer. Chercher l’erreur. Leamas sait maintenant que quelqu’un, quelque part le cherche. Quelqu’un, quelque part sait, que l’autre sait.La raison, on s’en fout aussi. De toute façon, une fois mort, les raisons…

Lizzie ? Une profonde lassitude s’emparait de lui. Ses yeux bleus pâles plongeaient dans ses yeux à points d’interrogations. Le silence de ceux qui se comprennent sans mot. Fuir à nouveau. Amérique du Sud, un enfant. Oui, le Brésil, par bateau. Petit village. Juste VIVRE. Le grand luxe quoi !

Why ?

L’infiltré

L’Américain tendit à Leamas une nouvelle tasse de café. Déjà la troisième, et ça ne faisait pas dix minutes qu’il était arrivé. Il lui fallait bien ça à Leamas, rencontrer l’Américain n’était pas banal dans le milieu. Personne ne l’approchait jamais, les affaires ne se traitaient qu’avec ses lieutenants, même son identité était inconnue de tous, y compris de ses plus proches amis, on l’appelait l’américain, point. Des mois que Leamas avait commencé cette mission d’infiltration, il leur avait fallut des années de préparation pour enfin arriver à lui. Puis, Leamas, en personne, désigné pour infiltrer le milieu, mener une double vie, brouiller les pistes, se faire accepter par cette pègre qui pourrissait toutes les strates de la société. C’était vraiment un gros coup, s’il y arrivait, c’est toute une organisation mondiale que Leamas ferait tomber, les ramifications s’étendaient sur tous les continents, jusqu’en Asie. Et, il l’aurait enfin sa promotion de commissaire. Mais, pour le moment, il devait se concentrer et ne pas perdre le fil de la discussion qui s’engageait. Pourtant, malgré les cafés, il se sentait comme groggy, ensuqué… Etait-ce la chaleur de cette chaude journée de juillet, ou toute la fatigue accumulée depuis des mois qui lui tombait dessus au moment où il avait besoin de toutes ses facultés ? Ses paupières se faisaient de plus en plus lourdes, comme si une chape de plomb lui tombait soudainement dessus, ses oreilles bourdonnaient et il n’entendait plus qu’un léger brouhaha. Pourtant, l’Américain lui souriait, il voyait bien que Leamas ne se sentait pas bien, mais il n’essayait pas de l’aider, ni personne d’autre dans la pièce. Leamas tenta de parler, mais aucun son audible ne sortit de sa bouche, il essaya de se mettre debout, tout tanguait autour de lui. L’Américain lui souriait en lui désignant sa tasse de café… Le café… Leamas eut à peine le temps de comprendre qu’il ne serait jamais commissaire et qu’on avait découvert sa couverture, qu’il s’écroulât au sol, terrassé par le poison.

Autour d’un mot

Sous le béret bien clarifier
Le mythe du progrès social
A seule fin de bien caresser
L’idée d’égalité sociale.

Tonner pour exterminer
Toute ségrégation sociale
Et désormais enjoliver
Population en classes sociales.

Evidemment occasionner
Actions d’intégration sociale,
D’outils largement équiper
Toute délégation sociale.

A chaque occasion engager
Une juste lutte sociale,
Sur banderoles consigner
Les revendications sociales.

A chaque occasion projeter
L’image du conflit social
Inlassablement répéter
Les craintes du déclin social.

A tout moment bien dénoncer
Risques de régression sociale,
Ne pas oublier de chanter
Vertus de cohésion sociale.

Régulièrement demander
Un plus de minimum social ;
Ne pas manquer d’en ajouter
Sur la disparité sociale.

Faire assidument débarquer
Charmantes assistantes sociales
En charge de bien formuler
Incomparable cas social.

Juste avant de propulser
Le bienveillant Samu social
Sans oublier de déplorer
L’absence d’un service social.

Faire abondamment édifier
Superbe logement social
Pour ne pas désorienter
Effort de Politique sociale.

Spécialement bien renfoncer
Notre démocratie sociale
Brûlant parfois de détaler
Aux portes d’une Europe sociale

Bêler toujours pour cuirasser
Notre protection sociale,
A seule fin de renflouer
Notre sécurité sociale,