Elle marchait, le long des douves. j’étais près d’elle, nous étions chez notre oncle, Léon de Bretagne, qui s’était acoquiné d’Emma de Montbuisson, au château du Fort de la Latte. J’avais toujours éprouvé beaucoup de jalousie à l’égard de ma sœur jumelle. Elle était plus jolie, nos parents la chérissaient plus que moi, elle était la petite princesse. Je n’étais toujours que la deuxième, celle qui encombre, celle que l’on n’attendait pas, celle qui avait pris toute la place dans le ventre maternel. Zofia était née plus chétive, elle était aussi mince que j’étais bien portante. Ma mère la couvait au delà du raisonnable, il faut avouer qu’elle était toujours malade. Je ne comptais guère plus qu’une roturière aux yeux de mes géniteurs, je ne méritais pas mon rang. Même nos amis, Ed O’Connor et Larjie de Portaul, jouaient plus facilement avec elle.
Aussi, ce jour là, alors que nous marchions près des douves, seules, je n’eus aucun scrupule à la pousser dans les eaux profondes et boueuses qui entouraient le château. Elle cria à peine, je m’assurais que personne ne l’eut entendue. J’attendis qu’elle disparaisse sous la surface de l’eau, elle se débattit quelques minutes avant de sombrer. Je n’avais que huit ans, mais je savais que ma vie commençait à cet instant, je n’étais plus Azettep Nunez de Aznor, mais j’étais libre. Dans ma fuite, je pris donc ce nouveau prénom: Erbil.
Je parcourus quelques milles, à travers la campagne, sans rencontrer âme qui vive. Le soleil déclinait doucement et je commençais à avoir un peu peur. J’étais seule, ne sachant où aller, ni où dormir, je n’étais qu’une enfant. Ma mère, Agathe Goulier de Grandville, avait toujours mise en garde ma sœur contre les bandits de grand chemin. A ce moment, je faillis renoncer, mais je revis Zofia couler à pic. Je savais qu’en rebroussant chemin j’aurais à me justifier de sa disparition. Et, nul doute que j’aurais à passer devant le juge, Louis de Clairac, qui n’aurait à mon égard aucune clémence… C’est à cet instant qu’il apparut, petite tâche au loin sur le sentier. Au fur et à mesure que nous nous avancions l’un vers l’autre, le distinguant de mieux en mieux, je ne pouvais m’empêcher de trouver cet homme, et son accoutrement, très étranges. Bien loin d’être apeurée, il attisait ma curiosité. Lorsqu’il ne fut plus qu’à une centaines de pieds devant moi, il s’arrêta et m’offrit un sourire chaleureux, bien qu’édenté, en même temps qu’un salut amical. Il chevauchait une espèce de machine à grandes roues qui semblait avancer toute seule, dès lors qu’il appuyait sur deux cales, situées de chaque côté de l’engin. Il tirait une carriole à roulettes, remplie d’un bric à brac absolument incroyable. Arrivé à ma hauteur, il descendit de sa machine et se présenta à moi sous le nom d’Ingeark l’inventeur. Étonné de me voir ainsi, seule, sur le chemin, il me questionna. Je lui mentis en lui racontant que toute ma famille avait été massacrée par des brigands et que j’avais été la seule à prendre la fuite et à leur échapper.
La nuit étant en train de tomber, il me proposa de rester avec lui ce soir là, sur le bord du chemin, m’offrant ainsi sa protection pour la nuit. J’hésitais un instant, mais, je me retrouvais seule, sans rien à manger, ni à boire, à la merci des animaux sauvages et Ingeark m’inspirait confiance. J’acceptais donc son invitation. Il fit un feu, pendant que je me reposais un peu. Ce fut la soirée la plus surréaliste de toute ma vie. Il commença par sortir de sa carriole une tente, bien plus grande que celle des gueux. Elle me parut aussi grande que la maison de Pascale de Chaste, qui avait été ma préceptrice à la ville, chez qui j’avais grandi jusque mes cinq ans. Il m’indiqua une des petites pièces, qui n’était rien que pour moi. Il y posa, au sol, une couverture miteuse qui se mit soudainement à gonfler jusqu’à devenir un moelleux matelas. Il déposa dessus comme une espèce de sac à patates géant, mais bien plus doux que de la toile de jute. Il m’expliqua que je n’aurai qu’à me glisser à l’intérieur pour y dormir. J’étais tellement ébahie que j’en restais muette de stupéfaction. Puis, il prit une planche de bois qui devint table, tout comme deux autres petites planches rondes qui se transformèrent en petits bancs individuels. Tout ce qui sortait de sa carriole se métamorphosait de façon magique… Ensuite, il se mit à préparer le repas. Là encore, j’allais de surprise en surprise. Il posa, sur la table, un petit tonneau d’où sortaient des mèches de bougies sous une armature ronde en fer. Puis, il attrapa des bocaux remplis de victuailles qu’il transvasa dans un récipient. Il le mit à chauffer sur le tonneau, dont les mèches s’étaient miraculeusement allumées… Pendant tout ce temps, il ne cessa de me parler, s’arrêtant parfois pour me poser une question dont il n’attendait même pas la réponse. J’étais fascinée par ce personnage qui me narrait ses aventures extraordinaires dans des contrées qui m’étaient inconnues. Il me raconta qu’il avait longtemps été au service de la marquise Marie de Sillègue d’Aubeville, mais que cette dernière l’avait fait chasser lorsqu’il commença à lui montrer le fruit de ses inventions, le traitant de sorcier maléfique. C’était de justesse qu’il avait échappé au bucher. Lorsque nous fûmes repus, les étoiles scintillaient déjà haut dans le ciel, et mes yeux n’en pouvaient plus de tant de merveilles. Je voulus l’aider pour aller au ruisseau laver les récipients, mais il me dit qu’il avait également une machine de son invention qui lavait tout toute seule… C’en était trop pour moi, je partis me coucher et m’endormis, bercée par le bruit métallique des récipients qui s’entrechoquaient dans la machine qui nettoyait…
Lorsque je me réveillais le lendemain, Ingeark et son fabuleux fatras avaient disparus, même mon abri n’était plus. J’étais allongée sur un lit de feuillage, à l’abri d’un arbre immense. Mon imagination m’avait-elle jouée un mauvais tour ? Pourtant, tout cela m’avait semblé si réel… Même mon estomac, encore plein du festin de la veille, m’encourageait à croire à la réalité de ce rêve… Je me levais et me remis en route. Peu avant que le soleil ne soit au zénith dans le ciel, j’aperçus, au loin, des petites habitations qui formaient un hameau, ma nouvelle vie allait vraiment commencée, je ne revus plus jamais Ingeark et, lorsque j’en parlais aux voyageurs, personne ne l’avait jamais croisé sur le chemin…
Tout à fait étonnant. Félicitations.
Quand même, si elle n’avait plus faim… « Pas de fumet sans rôti » comme on disait à l’époque !
Bien qu’édenté j’aime bien l’image du géni brocanteur farfelu qui passe un peu comme dans un conte
J’aime beaucoup ! ça m’a fait penser au Château Ambulant de Miyazaki
malgré le festin, je reste sur ma faim moi ! qu’est-elle devenue ? qu’elle fut sa vie ? captivant ce texte. félicitations.
@ johnconnorsan: mais, ce n’était qu’une « nouvelle »… il est évident que ce texte pourrait prétendre à une suite… un jour peut être… ou pas…