4 heures du matin.
Une des deux dames de nuit me réveille. C’est pour me changer, car oui je suis incontinent. Un peu honteux, je lui demande si c’est nécessaire, car je préférerai dormir. Elle me répond que je suis tout mouillé. J’ose lui rétorquer que ma couche est là pour ça. Elle est gentille, elle ; et c’est pour ça que j’ose lui dire.
Elle prétexte que c’est pour faciliter le travail à l’équipe de jour. N’empêche, je vais encore avoir du mal à retrouver le sommeil moi.
8 heures, Une dame en blouse entre dans ma chambre.
Dans ma vie, je ne me suis presque jamais levé tôt. Je commençais le travail à 11 heures du matin, et finissais vers 22 heures. A la retraite, avant de devoir trouver un hospice, j’ai continué mon rythme de lève tard.
Je n’ai pas de chance, ma chambre ici est la première du couloir.
Le personnel nous réveille et fait nos toilettes. Il commence cette tâche à 8 heures et c’est généralement presque midi pour la dernière chambre du couloir. J’aimerai bien avoir cette dernière chambre pour qu’on me laisse dormir jusqu’à midi. Peut être que celui qui est dedans préférerait se lever tôt lui.
« Il a bien dormi ?» me demande la grosse dame en blouse. Je n’ose pas lui dire que « Avez-vous bien dormi ?» serait plus correct, et moins fuyard. Mais elle est lunatique la grosse vache, je la connais, si je la mets de mauvais poil, elle se débrouillera pour rendre les 20 minutes très pénibles. Et j’ai besoin qu’elle m’aide pour la toilette et pour m’habiller.
Elle a allumé la télévision. Pas pour moi, c’est elle qui la regarde pendant qu’elle travaille.
Je ne vais pas vous ennuyer avec les 20 minutes où cette dame était présente. En bref, toilette au lavabo. Elle était absorbée par « télé matin » et ne m’a presque pas parlé hormis pour me demander de changer de position.
Une fois fini, elle m’a laissé pour aller continuer de regarder télé matin dans la chambre suivante. Tout propre, bien habillé et coiffé bien installé dans mon fauteuil. Ma myopie rend la lecture désagréable, et la télévision me gonfle passablement.
A l’aide de mon déambulateur, je suis allé jusqu’à un salon. De la fenêtre je devine une terrasse de café. J’irai bien y lire le journal accompagné d’un petit noir serré et d’un clope. Malheureusement, la totalité de ma retraite passe dans les frais d’hébergement. Je ne peux pas avoir ce plaisir là.
Midi.
Nous avons tous été installés à table au fur et à mesure, au rythme du personnel. Il y a plus de trois quart d’heure pour les premiers. Certains ne mangent pas seuls. Comme des bébés, il faut leur donner à la cuillère. Probablement pour que ça aille plus vite entre deux bouchées, il me semble bien qu’on ne leur donne presque que des yaourts et des choses qui n’ont pas à être mâchées.
14 heures. « Une série de changes » est opérée. Le personnel amène tous les résidents aux sanitaires, pour soit simplement changer la couche (ils appellent ça un change, mais c’est une couche sénior). Soit, installent les personnes sur le trône. Je fais comprendre au jeune remplaçant que pour moi, ça ira, je peux pisser seul. Quelques problèmes de vessie la nuit mais sinon ça va.
Une des « anciennes » tire mon pantalon pour regarder si mes sous-vêtements sont souillés. Ce n’est pas le cas, mais je me sens crétin d’avoir eu honte face à son regard suspicieux. Le petit jeune me laisse tranquille et je peux aller pisser en paix.
Je ne remonte à ma chambre que beaucoup plus tard. Je préfère attendre que les allés et retours des fauteuils roulants dans l’ascenseur soient terminés. Je passe lentement dans le couloir avec mon déambulateur. Ça me laisse entendre une bonne partie de la discussion du personnel qui se trouve dans leur salle de pause.
« Je vais la mater celle là !»
Cette phrase a piqué mes oreilles. Une aide soignante parle en ces termes de madame Duroule ; dame en fauteuil roulant, au caractère sévère, un chouilla maniaque et très exigeante certes.
J’arrive à ma chambre et jette un œil vers le bout du couloir. La chambre où probablement qu’on peut rester dormir jusqu’à midi.
Puis je vais m’allonger sur mon lit. Il n’y a rien d’autre à faire. Le voisin avec qui je jouais aux dominos est parti dans un monde meilleur il y a quelques temps.
Vers 16 heures une jeune remplaçante (on est l’été) me demande doucement si je veux un gouter. C’est agréable de se faire réveiller en douceur pour une fois. Je lui demande un café.
D’habitude je sors un peu dans les couloirs l’après midi, mais la lourdeur du temps m’a ôté toute énergie. Je fais une sieste.
C’est la demoiselle du gouter qui vient me réveiller pour me dire qu’il va falloir aller manger. Je lui demande si exceptionnellement je ne pourrai pas manger dans ma chambre car je me sens très fatigué. Je dois lui promettre que c’est une exception pour aujourd’hui. Le personnel n’apprécie pas ça, car ça les oblige à faire des pas en plus pour servir le diner.
Je mange donc dans ma chambre, mais me contente du potage et du dessert. Je n’ai pas faim, Je me rendors.
La jeune fille est revenue, elle a juste ouvert la porte et est ressortie. La revoilà cinq minutes après avec une collègue. Je ne prête pas trop attention à ce qu’elles font. Je sais juste qu’à un moment, un peu plus tard un monsieur a posé un stéthoscope sur mon torse.
En faisant rouler mon lit. Ils m’ont emmené dans la dernière chambre du couloir. J’étais content, demain je pourrai dormir jusqu’à midi. Cette chambre est bizarre. Sombre. La salle de bain contient une grande baignoire dans laquelle on m’a mis avec un lève malade. Une fois nettoyé, la grosse dame m’a habillé avec mon costard, que je n’avais pas mis depuis des années. Mes chaussons, Étrange comme tenue pour dormir. Le lit est froid. Je comprends qu’il est réfrigéré par en dessous. Je comprends à présent que la dernière pièce du couloir est en fait une morgue. Je peux enfin partir boire un café en terrasse avec le journal.
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Petites précisions, vu que je suis quand même reconnaissable par certaines personnes malgré le pseudonyme Gnieark
Je ne décris aucunement des faits que j’ai pu voir ou entendre dans l’hôpital qui m’emploie actuellement. Ce dernier est une relativement grosse structure (pour de l’EHPAD) dans laquelle le personnel est formé (la plus part sont des aides soignants diplômés) et encadrés par des cadres de santé. J’ai cependant fait une compilation du pire de ce que j’ai pu voir ou entendre (et j’en ai oublié) lorsqu’étant étudiant j’ai fait du nursing dans de toutes petites maisons de retraites, où le seul encadrement du personnel (formé sur le tas) était au maximum une infirmière (voire simplement une secrétaire de direction), désabusée et présente seulement une heure ou deux par jour.